vendredi 9 septembre 2016

Une nuit comme tant d'autres — Chapitre 1 : Colline

Emia était à la recherche d'inspiration. Lassée de passer des nuits fades et monotones, elle avait besoin de quelque chose à se mettre sous la dent pour y remédier. Malheureusement pour elle, du haut de ses onze longues années de Souvaine, elle avait fait depuis bien longtemps le tour des sujets. Jusqu'au dernier nourrisson ennuyeux de la dernière portée de la voisine, jusqu'au plus haut des nobles du palais, tout le monde avait eu l'occasion de passer la nuit en compagnie du Rêve d'Emia. Bien sûr, et heureusement pour sa santé, elle avait déjà pu utiliser plusieurs fois les mêmes sujets. Mais cette fois, elle n'avait pas envie. Grâce à ses relations, elle savait très exactement l'heure et la date d'arrivée des nouveaux venus dans la ville. Mais cette fois, il lui faudrait attendre encore au moins deux semaines. Pas la moindre mutation de garde, pas la moindre Souvaine enceinte, et l'accès aux voyageurs était interdit jusqu'à la fin de la Récolte. Elle ne le voulait pas, mais elle était forcée d'utiliser son arme secrète.

Emia avait du temps devant elle, au moins deux heures. Elle en profita pour faire une toilette dont elle avait le secret de la rapidité - moins d'une heure, ce qui était selon elle digne d'établir un record - et de l'efficacité - tranquille pour près d'une semaine. Elle s'habilla, mangea un peu par précaution, récupéra son matériel d'écriture et de dessin et sortit, pour une fois, pieds-nus. Emia en avait pour au moins vingt-cinq minutes de marche, et décida de mettre ce temps à profit pour imaginer ce qu'elle allait inclure dans son aventure nocturne. Quels personnages, quelles couleurs, quels nuages si elle choisissait d'en inclure, quels bâtiments, peut-être une église cette fois ?
Sans vraiment se décider, Emia décida quand même d'exclure certaines choses. Aucun membre de sa famille, aucun noble. Pas de couleur trop claire, et pas de gris. Pas de nuages gris non plus, mais peut-être des blancs. Et pour les bâtiments, rien de morne, rien de triste, et surtout, rien qui lui rappelle son enfance.
C'est sur ces pensées que la Souvaine arriva à son poste secret. Elle l'appelait ainsi car elle l'utilisait pour observer de loin les autres habitants de la ville, mais il n'était pas caché du tout. C'était plus un poste fétiche, à vrai dire. C'était une petite colline recouverte d'herbe dans laquelle une maison était creusée. L'endroit était légèrement reculé et on pouvait y être au calme, mais surtout, on y avait une très bonne vue du quartier ancien, sans en être très loin. Et c'est ce qu'Emia recherchait précisément.

Emia arriva finalement très légèrement en avance, elle avait tellement traîné en chemin qu'elle avait perdu plus d'une heure. Tout au plus, elle avait dix minutes avant que la patrouille ne passe. Elle sortit ses affaires : crayons, feuille, craies de couleurs variées, mais aussi différentes encres colorées et trois plumes provenant de trois oiseaux qui n'ont de distinction qu'aux yeux de Souvains. Prête à œuvrer, elle regarda vers une petite place au centre du quartier ancien, célèbre pour tous les évènements qui s'y étaient déroulés, la Place des Esprits.
L'endroit était exceptionnel d'un point de vue Souvain. Si un non-Souvain n'y verrait qu'une place ronde, pavée et marron sans rien de remarquable à part la détérioration des maisons l'entourant, un Souvain pouvait y voir des centaines d'années d'évènements, heureux comme tragiques, colorés comme ternes, nuageux comme dégagés, bruyants comme calmes. Emia ne pouvait pas tout y voir, elle le savait, elle était encore trop jeune et son don de Rêveuse l'empêchait de développer sa Mémoire. Sadite Mémoire des lieux ne remontait que de quatre ou cinq cents ans dans le passé. Elle pouvait y voir quelques milliers de fêtes, moins de dix mille marchés et à peine trois cents assassinats. Pas de quoi remplir une nuit.
L'endroit était désert. La patrouille n'allait pas tarder et aucun Souvain ne prendrait le risque d'affronter la Mémoire des gardes du quartier ancien dans un endroit avec autant d'histoire. Même Emia qui les attendait préférait se tenir à l'écart. En onze ans, elle avait forcément quelque chose à se reprocher en rapport avec la petite place, et comme elle ne pouvait justement pas faire confiance à sa Mémoire, c'était un risque beaucoup trop important. Elle ne voulait pas risquer une punition pour une nuit de Rêve. Les punitions Souvaines étaient réputées pour être un genre de torture extrême qui vise l'esprit. Les seules personnes qui acceptaient de parler de leur punition ne faisaient que rester vague sur ce qu'on leur infligeait réellement. Les rares informations recoupées et donc crédibles disaient qu'une heure de punition suffisait à détruire le don de Rêve et dégoûter de la Mémoire et de la Connexion. Non, décidément, Emia ne pouvait pas se le permettre.

La Connexion d'Emia la ramena à la réalité. La patrouille arrivait. Emia s'installa confortablement pour dessiner et écrire et regarda vers les gardes. Elle savait très exactement où se trouvait sa cible. Son arme secrète. Son inspiration pour cette nuit.
Cinquième rang, deuxième en partant de la droite. Elle était là. Claariée. Emia saisit un crayon et une plume et laissa son Rêve prendre le contrôle. Ses mains se mirent à dessiner toutes sortes de formes. Des figures géométriques, des arbres, des constructions Souvaines célèbres, des personnes réelles et des personnes inventées pendant une nuit, des mots ou des phrases parfois, et le tout en changeant constamment les couleurs de façon apparemment aléatoire mais en évitant toujours le gris et les couleurs claires.

La partie artistique du don de Rêve durait généralement une quinzaine de minutes, mais cette fois, quand Emia revint à elle, elle sentit que quelque chose n'allait pas. Elle regarda le résultat de son art et constata qu'en effet, elle n'avait pas pu finir son œuvre. Elle ne savait pas comment décrire ce qu'elle voyait mais elle était sûre de deux choses : ce qu'elle avait créé était superficiel, et elle avait été interrompue.
Emia secoua la tête et regarda vers les gardes. Ce qu'elle vit lui mit la pire claque de sa vie. Pire que celle reçue de sa mère après la fête de ses 4 ans. Pire encore que celle donnée à sa mère à l'anniversaire de ses 9 ans. Pire que celle qu'elle avait acceptée pour éviter une punition pour vol.
Claariée regardait vers elle. Pire, Claariée l'avait remarquée. Emia comprit que c'était un choc de Connexion qui l'avait coupée de son travail. Elle paniqua. Elle savait qu'elle ne devait pas fuir, mais se sentait incapable de soutenir le regard de la garde. Ne pouvant pas lâcher sa feuille de papier à moitié gribouillée, Emia s'empêcha de trembler pour éviter de la froisser. Aussi raté que puisse être son travail, elle voulait quand même essayer d'en tirer quelque chose.


Claariée avait pris l'habitude de regarder sur cette petite colline tous les jours, lors de la ronde de l'après-midi. Sa patrouille passait toujours par la Place des Esprits à la même heure et elle avait remarqué plus d'une fois sa Connexion lui signaler qu'elle était - au moins - observée. Puis, au bout de quatre ou cinq fois, elle avait remarqué Emia, la jeune Rêveuse. Claariée connaissait son nom : Emia était connue pour être excentrique, pas plus que nécessaire, mais juste de quoi se faire reconnaître.
Très vite, Claariée se rendit compte qu'Emia venait pour elle. Pas très souvent, peut-être une fois par mois, deux au maximum, mais Claariée sentit leur Connexion se lier de plus en plus fort. Elle remarqua aussi qu'Emia n'était pas consciente de leur lien car elle était trop absorbée par son don de Rêve. Claariée se sentait flattée de savoir qu'une Rêveuse s'intéressait à elle de façon récurrente : elle savait que les Rêveurs utilisaient leur don sur tout le monde mais il n'était pas courant d'être un sujet régulier.
Alors, un jour où elle remarqua Emia avant même d'arriver sur la Place, Claariée décida de lui envoyer un signal.
N'écoutant plus ses supérieurs raconter la même histoire une énième fois, Claariée se concentra sur la présence d'Emia et attendit. Jugeant que la Rêveuse devait en être à la moitié de son dessin, Claariée établit une Connexion entre elle et son observatrice et la coupa presque instantanément, juste le temps d'interrompre le dessin. Claariée vit la surprise sur le visage d'Emia et à quel point elle n'avait pas l'habitude de ne pas pouvoir finir. Elle sourit. Elle sourit encore plus quand Emia remarqua qu'elle l'avait vue.
Claariée regarda Emia pendant une dizaine de secondes, toujours en souriant. Puis elle se concentra à nouveau sur son travail de garde et fit semblant d'ignorer la Connexion et la présence d'Emia. La patrouille reprit sa ronde et Claariée finit sa journée comme une autre, pas plus fière qu'une autre journée, pas plus troublée qu'une autre journée.

Comment pouvait-elle sourire ? Lui sourire ? Emia avait été remarquée ! Et son don pourtant très développé du Rêve avait été forcé par une simple Connexion !
Emia était choquée et scandalisée. Contre elle-même avant tout. Elle ne pouvait pas croire à ce qui venait de se produire. Jamais après ça elle n'oserait Rêver de Claariée ni revenir ici trouver son inspiration. Non, non, elle devait se calmer. Peut-être n'était-ce pas si grave. Peut-être même pouvait-elle la contacter maintenant, pour la connaître mieux ou pour lui demander ce qui l'inspire tant. Non, non, c'était la même chose, elle s'emballait dans le sens inverse. D'abord, elle devait ramasser ses affaires et rentrer chez elle. Ensuite, elle pourrait y réfléchir au calme et se préparer physiquement à sa nuit sans Rêve. Ce qu'elle fit.
Emia récupéra ses outils et rentra chez elle, la tête pleine de questions et de craintes. Elle pratiqua son rituel de préparation à sa nuit sans Rêve dans le même état et se retrouva, seule, en début de soirée, prête à dormir. Sachant que le sommeil ne viendrait pas si tôt, elle regarda son œuvre inachevée. Elle avait beau être superficielle, à moitié finie et un peu froissée à cause du transport, son œuvre avait un quelque chose qu'Emia se savait incapable de retrouver chez celles de ses collègues ou, pire encore, celles vendues en boutique. Emia rangea alors la feuille dans un coin, bien résolue à en faire quelque chose un jour, plus qu'à trouver quoi.


Finalement, frustrée de son excursion et consciente qu'elle était incapable de réfléchir clairement à cette histoire avec Claariée, Emia changea son plan pour la nuit. Ses réflexions pouvaient bien attendre un jour ou deux. Ou mille. Claariée et elle n'étaient liées que par une Connexion faible et un Rêve, soit quelque chose de personnel. Elles ne se devaient rien.
En plus, Emia était en retard sur ses rituels et son don risquait de flétrir si elle ne se rattrapait pas. C'était l'occasion parfaite.

Mais il lui fallait donc ressortir...

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