vendredi 15 mars 2019

Une nuit comme tant d'autres — Chapitre 6 : Vitrail

Emia compta. Sept pas. Elle aimait le chiffre sept. Vingt, quarante pas. La porte ne se rouvrit pas. Elle était seule. Complètement seule. Et c'était entièrement sa faute.
Elle voulut pleurer, mais n'y parvint pas. Elle voulut courir, mais n'y parvint pas non plus. Elle s'arrêta et regarda vers le ciel. Elle ne savait plus ce qu'elle voulait vraiment, en fait. Elle s'assit lourdement sur un banc trouvé par hasard un peu plus loin, et renversa la tête en arrière. Non, le confort du banc ne lui convenait pas. Ça, au moins elle le savait. Elle se releva et s'allonga dans l'herbe juste derrière. C'était un peu mieux.
La Rêveuse regarda le ciel un instant à la recherche d'un quelconque réconfort, puis se résigna en fermant les yeux, déçue.
Alors, Emia espéra.

Elle espéra que tous ses problèmes se résolvent d'eux-mêmes. Que tout finisse comme dans les histoires que ses parents lui racontaient quand elle était enfant, avec des chevaliers qui battent les méchants à la fin. Elle espéra que quelqu'un la prenne dans ses bras. Qu'on l'emmène loin de tous ses soucis. Qu'elle progresse, qu'elle s'améliore, devienne quelqu'un de meilleur, puis qu'elle trouve le pardon, avant que tout finisse bien. Que ses Rêves soient multitude, que ses nuits soient accompagnées. Qu'elle trouve les réponses à toutes ses questions. Qu'elle n'ait plus peur de commettre les mêmes erreurs encore et toujours et qu'on la tolère aussi faillible. Que la seconde lune chasse les nuages, et qu'une douce brise la fasse respirer de nouveau.
Emia ne rouvrit pas les yeux. Elle n'étais pas si mal, allongée dans l'herbe. Elle était certes seule, sans Claariée, sans emploi et épuisée, mais là, dans l'herbe, les yeux fermés, elle se sentait bien, ou au moins un peu soulagée. Ce soulagement n'allait sûrement pas durer, pourtant elle aurait eu tort de le gâcher.
Pendant plusieurs minutes, Emia garde les yeux clos. Elle laissa son esprit vagabonder. Quelques pensées joyeuses, quelques tristes. Elle pensa à l'herbe dans laquelle elle était allongée, à son banc décevant, à l'odeur de la maison de Claariée. Elle imagina Aréli, moins d'un mètre, comme elle, les cheveux très longs, noirs, et portant des habits de noble. Elle se rappela les insectes lumineux de la Cave aux Archives, des deux gardes qui la surveillaient. Elle se remémora quelques instants de sa jeunesse, ses parents, son frère, sa nièce. Pendant quelques instants, elle se laissa même aller à la Mémoire, à la recherche d'un moment jaune, vert, lisse, ou minuscule. À sa surprise, elle en trouva plusieurs, le quartier de Claariée avait indéniablement une histoire, et Emia se promit qu'un jour elle l'explorerait de fond en comble.
Le vent ramena la Souvaine à la réalité. Ce n'était pas une douce brise comme Emia l'avait espéré, mais un vent chaud de la fin de soirée qui emportait quelques feuilles mortes qui lui atterrirent sur le visage. Emia refusa d'ouvrir les yeux encore quelques secondes en signe de protestation. Pourtant, elle savait qu'elle devait faire face à sa réalité cette fois. Penser à toute ces histoires était plaisant, mais pas suffisant. Elle devait se reprendre en main, et remettre un peu d'ordre dans sa vie. Elle repensa à Aréli. Non, ce n'était pas le moment. Elle devait se concentrer. Au moins ce soir.
Emia se releva et rouvrit enfin les yeux. Il faisait presque nuit. Elle se mit en marche vers chez elle.
Peut-être qu'Aréli faisait plus d'un mètre, en fait...



Claariée poussa la porte du temple de Connexion. Cette nuit l'avait requinquée mais son animosité envers Lauc Ren était restée intacte. Comme elle l'avait décidé la veille, elle profita de son temps libre pour aller renouveler ses rituels, et commença par celui de Connexion, son préféré.
Le temple était très animé ce matin, beaucoup de Souvains s'y rendaient à cette heure de la journée et l'ambiance qui y régnait était très agréable, malgré l'humeur de Claariée. Les chambres rituelles étaient presque toutes occupées et il y avait même la queue pour certaines. On pouvait sentir la Connexion absolument partout si on y était suffisamment réceptif, et Claariée pouvait même les distinguer malgré leur mélange.
Claariée salua deux statues à l'entrée avant de se diriger vers la chambre rituelle du fond. C'était la seule pièce libre, et pour cause. On l'appelait la Chambre estompée, ses murs étaient recouverts d'une couche de pierre de silence, une roche connue pour étouffer la Connexion et la Mémoire. Une aussi fine couche permettait alors de réduire la Connexion et la Mémoire de ceux qui pénétraient dans cette chambre sans pour autant en empêcher complètement l'utilisation. La chambre était alors idéale pour ceux qui avaient une puissante Connexion, principalement les gardes et quelques prodiges, en permettait d'éviter de déranger ceux qui réalisaient leur rituel à côté. Le Temple de Mémoire possédait sa chambre jumelle, la chambre oubliée.
Claariée savait qu'elle n'avait pas besoin d'utiliser cette chambre. Sa Connexion était très supérieure à la moyenne, mais pas au point d'en arriver là. C'était son confort qui la poussa à y rentrer. Elle aimait pratiquer son rituel en paix et prenait son temps, parfois jusqu'à une demi-journée, et elle ne voulait pas sentir dix personnes qui attendaient leur tour derrière elle. Elle poussa la chaise du centre de la chambre, et s'assit par terre, en tailleur, puis sortit son sac d'herbe personnel de sa poche et commença l'infusion. Claariée s'ouvrit à la Connexion.
L'effet de la pierre de silence fut immédiat. La Connexion de Claariée se heurta à un mur qui lui sembla indestructible et la renvoya immédiatement à la réalité. Elle grommela, secoua la tête, et réessaya. Cette fois-ci, elle prit son temps. Elle laissa sa Connexion frôler le mur de silence, glisser tout du long avant de le recouvrir. Elle l'apprivoisa, et en devint si proche qu'elle put en voir les failles. Avec la bonne approche, cette barrière précédemment infranchissable révéla ses mailles, puis, petit à petit, se laissa traverser.
Emportée par sa réussite, Claariée laissa sa Connexion exploser et envahir le temple quelques instants avant de se ressaisir. Elle avait définitivement brusqué plusieurs Souvains moins réceptifs qu'elle à la Connexion. Elle fit alors voyager sa Connexion dans le temple et s'excusa auprès de chaque Souvain qu'elle trouva. Cent quatre-vingt-treize. La tâche lui prit du temps, mais elle n'était pas pressée. Au contraire. Une fois sa flopée d'excuses terminée, elle referma sa Connexion et but l'infusion d'une traite.
Une grande inspiration plus tard, Claariée se rouvrit à la Connexion. Tout changea. Son contrôle et sa puissance de Connexion furent si intensifiés que la pierre de silence ne lui opposa aucune résistance. Moins qu'une feuille de papier. Ce n'était même plus une ennemie. Juste une présence qui souhaitait qu'on la reconnaisse. Les Souvains présents lui paraissaient être des nouveaux-nés, et elle ne put leur présenter autre chose que de la bienveillance. Pour la première fois depuis qu'elle accomplissait les rituels, Claariée se sentit toute puissante. Elle s'imaginait déjà s'occuper de Lauc Ren sans même le toucher. Elle s'imagina en bienfaitrice des peuples et, dans le contrôle le plus absolu possible, elle présenta sa Connexion à tous ceux qu'elle croisa. Elle fut capable d'aller bien plus loin que le temple, et parcourut plusieurs quartiers entiers, de multiples rues à la fois, à la recherche d'autant de Souvains que possible. La plupart purent la sentir, mais pas tous. Quelques-uns la reconnurent, et Claariée se sentit un peu gênée d'en faire autant. Pas de trace d'Emia.
Après plusieurs heures à sinuer dans toute la ville, l'épuisement commença à se faire sentir, et l'effet de l'infusion s'évaporant, Claariée dût se résoudre à refermer sa Connexion. Son retour dans la Chambre estompée fut plus brutal que prévu. La pierre de silence avait repris le dessus.
Claariée rangea ses herbes et se releva difficilement. Elle avait beaucoup sué et peinait à reprendre son souffle. Elle replaça la chaise au centre de la pièce et sortit. Deux paires d'yeux la dévisagèrent, lui faisant comprendre qu'on attendait depuis un certain temps pour prendre sa place. D'autres yeux la regardèrent un peu hébétés et quelques-uns semblaient satisfaits de la voir enfin en chair et en os. Claariée s'éclipsa.
Elle pourrait se reconvertir dans l'espionnage. Ça c'était une idée. Il lui faudrait l'entraînement adéquat, mais ça lui semblait complètement abordable après une expérience comme ça. Mais ce n'était pas le moment de penser à ça. Il restait le bien moins enthousiasmant rituel de Mémoire.

Encore un peu secouée mais toujours aussi satisfaite, Claariée arriva devant le second temple avant de s'en apercevoir. Elle poussa la porte du temple de Mémoire. Le grincement de l'énorme porte - très lourde, et plutôt moche - du temple l'arracha à son euphorie.
C'était une massive création en bois de noyer montagnard qui, après avoir gonflé avec la pluie et avoir été à moitié mangée par des vers, avait été grossièrement renforcée avec de vulgaires barres de métal clouées de travers par un amateur. Le résultat jurait affreusement avec le temple tout en pierres, mais surtout avec les vitraux qui, Claariée devait bien le reconnaître, étaient des chefs-d'oeuvre. Quasiment toute l'histoire Souvaine moderne y était représentée. Près de vingt mille ans étaient conservés à l'intérieur de simples vitres colorées. Leur créateur avait réussi à les charger de Mémoire pour que plus jamais un Souvain ne puisse oublier les trois catastrophes qui auraient pu conduire à l'extinction de leur peuple : l'épidémie de peste brûlante, la grande guerre civile, et la disparition du Contrôle. Claariée soupira. Ça avait l'air sympa, le Contrôle.
À peine eut-elle ouvert la porte qu'une odeur de poussière accumulée au fil des années la fit reculer d'un pas.

- Bien digne de cette affreuse porte, marmonna-t-elle.

Claariée avait appris à ignorer le temple. La Mémoire n'était ni son fort, ni même un plaisir pour elle, au mieux, c'était un passe-temps, et tant sa visite du temple que son rituel étaient expédiés. Elle marchait droit vers une chambre, accomplissait son rituel en dix, quinze minutes maximum avant de déguerpir. La seule chose qu'elle ne pouvait ignorer était la porte d'entrée du temple, qu'elle avait associée à l'odeur nauséabonde de la poussière soulevée par les passants.
Souhaitant rester discrète, elle joua de sa Connexion pour vérifier qu'aucune de ses connaissances n'était présente. Elle n'était vraiment pas d'humeur à sociabiliser. La voie était libre. Sans perdre de temps, elle se glissa dans une chambre en doublant discrètement plusieurs Souvains occupés à se plaindre du temps qu'il fallait attendre de nos jours avant qu'une chambre soit libre, et que du temps de leurs parents, tout était beaucoup plus simple. Claariée étouffa un rire une fois la porte de la chambre refermée derrière elle. C'était mesquin. Tant mieux. Elle pensa même à prendre son temps contrairement à ce qu'elle avait prévu. Une autre fois.

Claariée ressortit rapidement une fois son rituel accompli. De nouveau bien remontée contre Lauc Ren. Ça lui apprendra à faire travailler sa Mémoire. L'ancienne garde, bien décidée à retrouver son grade, avait du pain sur la planche. Et elle savait par où commencer.


- J'ai besoin de votre aide. Ren ne lâchera jamais Aréli. Il me faut au moins vos témoignages à tous les deux. J'ai passé déjà tout l'après-midi à fouiller mes dossiers juste pour vous trouver. Pour l'instant, tout ce que Ren fait est en ordre, il est irréprochable sur les procédures. J'ai encore des centaines de pages à étudier, mais sans vous, je n'ai aucune chance.

Daunar regarda Aevler l'air désolé.

- C'est pas si simple, Madame Meyan. On aimerait vous aider, mais vraiment, on peut pas...

- Quand il en aura fini avec Aréli, vous serez les suivants! Ce sous-vain ne s'arrêtera pas de lui-même, il faut que je puisse alerter les autorités au-dessus de lui. Il est dangereux!

- On sait, Madame, reprit Daunar, c'est juste qu'on ne nous écoutera pas. C'est notre parole contre un inspecteur, et il a Ren dans son camp. Témoigner ne suffira pas. Et puis...

- Il vous menace, c'est ça?

- Ouais, et là on ne vous parle pas juste de Connexion, vous savez, on est comme elle, hein. On va finir morts avant la fin de l'audience, si jamais vous arrivez à en avoir une. Et au moins sur notre mort on aimerait avoir un contrôle. Vraiment désol..

Aevler coupa Daunar. C'était assez exceptionnel pour être remarqué. Aevler ne parlait presque jamais, et cette intervention témoignait de son anxiété. D'ailleurs, il chuchotait presque.

- De toute façon, on s'en va. On se tire de cette ville pourrie. J'ai trouvé une petite communauté de Défectueux pas loin de Linde, au bord des plaines. Ils vivent presque sous-terre et ont réussi à se construire tout un réseau pour vivre presque entièrement sans vous. À la moindre occasion, on disparaît. Si les choses s'enveniment, pareil. D'ailleurs, on peut embarquer Aréli si vous voulez...

- Non! Non.

Claariée hurlait presque. Elle se força à reprendre son calme, puis continua.

- Non. Aréli reste ici tant que je n'aurai pas fait tomber Ren. Elle a le droit de vivre ici, et vous aussi. Quitter Andria ne vous garantit rien.

- Comme vous voulez, reprit Daunar. Mais sachez qu'on en a déjà parlé avec elle et que l'idée ne lui déplait pas. Et puis, vous n'êtes pas responsable d'elle, c'est son choix, pas le votre.

- Bon, tant pis. Merci quand même. Je vais chercher Aréli, elle est probablement encore à la Maison de Garde, je n'imagine pas Ren la laisser sortir si simplement. Tenez-moi au courant, si vous devez partir. Je peux sûrement vous couvrir d'une façon ou d'une autre. J'ai de la réserve, et je connais deux-trois gardes.

- Merci, Madame Meyan. On va y aller maintenant. S'il vous plaît, ne revenez pas. On ne voudrait pas finir chassés par certains gardes trop zélés, si vous voyez ce que je veux dire.

- Entendu. Passez par Aréli au besoin.

Claariée tourna les talons. Elle avait bien remarqué qu'ils n'étaient pas seuls. Elle avait compté au moins trois autres Souvains qui l'observaient, probablement d'autre Défectueux désireux de protéger leur communauté, et elle se sentait peu rassurée. Deux contre une, ça lui allait. Cinq, un peu moins. Claariée comprenait leur semblant de menace. Ils risquaient tous le peu de vie qu'il leur restait et auraient préféré ne pas laisser une garde, même virée, les exposer au grand jour.

Quand elle arriva près de la Maison de garde, Claariée vit le corps d'Aréli étendu par terre au loin, immobile. Elle se précipita vers sa sœur.

- Aréli!

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