jeudi 2 mars 2017

Une nuit comme tant d'autres — Chapitre 4 : Commode

Claariée était ennuyée. Ou dérangée. Ou perplexe. Ou un mélange des trois. Ou même plutôt les trois séparément, mais tous à la fois. Elle avait déjà assez de travail chaque jour pour remplir sa vie, mais à ça venaient de se rajouter deux choses importantes : l'agression de sa sœur Aréli - on l'avait nommée à partir du nom de la fleur - et, depuis hier soir, Emia. À ce sujet, l'expérience de la nuit de rêve avait été extrêmement déstabilisante. D'un côté, elle avait vécu une expérience magnifique, qu'elle n'aurait jamais été capable de vivre seule. De l'autre, elle était terrifiée de devoir se laisser aller à ce point et de laisser le Rêveur aux commandes. À tout ça venaient se rajouter des centaines de questions, mélanges d'incompréhension et d'admiration. Une unique chose était maintenant sûre : plus jamais elle n'appellerait leurs dessins des dessins. Le pouvoir de ces... créations était impressionnant. Effrayant, selon elle. Elle se promit de questionner Emia à ce sujet quand elle en aurait le temps. Mais pour l'instant, Aréli était sa priorité.

Les Souvains ne sont pas un peuple particulièrement violent. Ni particulièrement pacifiste. La violence ou même le meurtre ne sont pas des choses grandement condamnées. Dans ces situations, on préférait reprocher le désordre occasionné. L'ordre était plus important que la vie, notamment depuis le dernier changement de régence. Pour les Souvains, la violence, la maladie ou la mort font partie de l'ordre naturel des choses et dans cette logique, ils ne les craignent pas - ni ne les attendent - et font avec.
Claariée en avait cependant une vision bien personnelle. Cela faisait six fois qu'Aréli se faisait agresser et cette fois il lui faudrait plus de vingt jours pour se remettre sur pieds.
Ce qui enrageait Claariée était la raison : toujours la même. Elle était Défectueuse. Aréli était complètement fermée à la fois à la Connexion et à la Mémoire depuis sa naissance, ce qui lui devait toute la responsabilité de son état. Et c'était injuste.
Claariée s'était juré de retrouver le coupable et de lui montrer sa justice à elle. En faire un exemple.
Malheureusement, Aréli avait assuré reconnaître un inspecteur comme étant son agresseur, et ça compliquait beaucoup l'affaire. L'histoire risquait de remonter jusqu'aux hautes autorités, qui allaient faire tout leur possible pour éviter de trouver le responsable, préférant éviter de condamner un membre de l'inspection, seul rempart entre elles et la véritable justice.
En attendant des résultats concrets, Claariée avait décidé de simplement veiller sur sa sœur le temps de sa convalescence.

Le soleil venait à peine de se lever. L'heure d'y aller. Claariée laissa un message sur la table à l'attention d'Emia, lui disant de faire comme chez elle, et qu'elle pouvait partir si elle préférait. Claariée, elle, aurait préféré qu'Emia reste. Ce n'était pas à elle d'en décider. Claariée partit, soulagée de pouvoir oublier un peu ses histoires de Rêveuses et d'agressions le temps d'un service. Douze heures. Pas mal.


Emia se réveilla avec beaucoup de difficultés. Elle sentit immédiatement la fatigue incrustée au plus profond de sa chair essayer de la maintenir endormie. Elle n'avait que peu de souvenirs de la veille et seulement des restes résiduels du rêve de la nuit. Pourtant, elle savait qu'elle avait rêvé, son don se sentait mieux. Elle eut le temps de sentir la déception remplacer l'épuisement un court instant.
Un coup d'oeil au soleil. Pas de fenêtre. Pas de fenêtre ?! L'information frappa son esprit. Ce n'était pas sa chambre. Elle n'était pas chez elle. Elle était... chez Claariée ? Oui, Claariée ! C'est avec Claariée qu'elle avait rêvé. Emia paniqua. Un instant. Deux. Vingt minutes. Elle se redressa. Des vagues de souvenirs lui revinrent. Elle avait marché. Elle était attendue. Elles avaient rêvé.
Emia sonda les environs avec sa Connexion. Aucune trace du lien avec Claariée, elle était seule.
Elle se leva difficilement, chaque geste accompagné de fortes douleurs. Puis elle remarqua deux choses au même instant. Elle était en pyjama, pas le sien, et le parquet grinçait sous ses pas. C'était plaisant. Elle sourit, puis s'étira. Mauvaise idée. Elle avait d'importantes courbatures dans tout le corps et une seule nuit de sommeil était loin d'être suffisante pour les calmer. La douleur lui tira une grimace.

Sans forcer, Emia décida d'explorer la maison. Elle était grande. Et tout en bois. Emia nota trois chambres à l'étage, dont celle d'où elle venait, et une au rez-de-chaussée en plus d'une grande salle, d'un coin cuisine et d'un entrepôt pour la nourriture. C'était une maison beaucoup trop grande pour une seule personne. Elle se dit que Claariée avait dû vivre avec quelqu'un, voire toute une famille.
En se promenant d'une pièce à l'autre, Emia remarqua plusieurs peintures de plutôt mauvaise qualité et quelques vases assez moches. Il lui sembla évident que Claariée ne savait pas apprécier l'esthétique des objets.
La maison était en revanche parfaitement rangée et organisée. Tout était à sa place, d'une propreté presque inquiétante. Emia trouva assez de literie pour douze personnes et assez de nourriture pour deux cycles solaires. À ce niveau, Claariée s'approchait plus de la paranoïa que de la prudence. Emia profita de l'abondance pour se servir en thé et en pain. Elle aimait beaucoup le thé à l'aréli. Un demi-bol suffisait pour l'apaiser et la réchauffer. Et le pain, c'est consistant.
Emia s'assit avec son repas à table et regarda autour d'elle. La pièce était très lumineuse malgré deux simples fenêtres pas très grandes, leur emplacement et leur orientation permettaient d'accueillir la lumière bien mieux que chez elle, et elle en était un peu jalouse. Le reste de l'étage était très sobre, et peu remarquable. Même la descente de l'escalier n'avait étonnamment pas été trop difficile. Quelque chose dérangeait Emia. Comme si la maison n'était pas faite pour qu'on y vive. C'était étrange...

Emia remarqua enfin une note sur la table. Son nom y était écrit en gros, d'une belle écriture, comme celle apprise pendant l'enseignement aux lettres.

Emia,
Je sais que vous êtes épuisée. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que vous le souhaitez. Je ne vous retiens pas non plus, mais j'aimerais vous parler un peu plus tard. Si vous partez, s'il vous plaît laissez-moi votre adresse que je puisse vous contacter.
Je rentrerai tard, après le coucher du soleil, je dois voir de la famille après mon service. Faites comme chez vous le temps de mon absence.
Merci pour la nuit que vous m'avez offerte. Je m'en souviendrai toujours.

Claariée M.

Le message eut un impact bien plus important qu'intentionné. Il donna plusieurs réactions à Emia. D'abord, elle comprit que Claariée souhaitait la revoir. La relation entre elles devenait concrète, et Emia sourit à l'idée de revoir la garde d'autres fois. Ensuite elle dut accepter la présence de tout un monde autour de Claariée : une famille, un emploi, des amis, bref, une vie entière, et pas simplement le fantasme de Rêve que Claariée était encore un peu dans la tête d'Emia. Enfin, et surtout, la Rêveuse réalisa qu'elle n'avait aucune raison de partir. Là où Claariée partait travailler puis voir sa famille, Emia n'avait plus d'emploi, et très peu de liens avec ses parents. Elle était seule, sans rien, physiquement amochée et mentalement abandonnée. La personne dont elle se sentait la plus proche actuellement était une inconnue vraiment rencontrée la veille. Un vertige la saisit. Qu'allait-elle faire maintenant ? Qu'allait-elle devenir ? Elle n'avait aucune qualifications de plus que son don de Rêve et ne risquait pas de retrouver du travail si facilement.
Toutes ces pensées sombres poussèrent la fatigue à revenir. Emia but presque tout son thé, croqua dans son pain et décida de retourner se coucher. Ses problèmes étaient importants, mais ils avaient un gros point positif : ils pouvaient attendre une demi-journée s'il le fallait. Ou dix. Dix c'était tentant.
Elle s'endormit aussitôt.


Dans certains cas, la distorsion de la perception du temps peut être très importante. Par exemple quand on s'ennuie, ou quand on pense à autre chose qu'à ce qui se passe devant nos yeux. Claariée subissait les deux. Son travail de garde ne l'avait jamais passionnée, mais il était sûr et rentable et elle s'y était habituée, par contre il se passait beaucoup trop de choses dans sa tête pour qu'elle puisse consacrer la moindre parcelle de son attention à ses tâches. Et donc le temps lui paraissait d'une lenteur exceptionnelle.
Elle passa son service à se poser des questions. Emia avait-elle eu son message ? Comment allait-elle ? Était-elle restée ? Comment fonctionnait le don de Rêve ? Quel lien existait-il entre les... créations manuscrites et le Rêve endormi ? Que pouvait-elle avoir de particulier pour être un sujet de Rêve aussi régulier chez Emia ? Pourquoi pas quelqu'un d'autre ? Comment décrire ce qu'elle avait ressenti ? Était-ce nécessaire ? Qu'avait ressenti Emia ?
Elle fit ensuite le lien avec Aréli. Les Défectueux pouvaient-ils recevoir les rêves ? Avoir le don ? Était-ce le même genre de chose qui était à l'origine de la défection ou de l'ouverture au Rêve ?
Claariée n'y connaissait rien et l'expérience du Rêve avait piqué sa curiosité. Elle espérait une longue conversation avec Emia à ce sujet. C'est avec cette pensée en tête qu'elle attendit avec lassitude la pause de midi.


La Rêveuse ouvrit les yeux. Avait-elle dormi ?
Aïe.
Oui.
Emia se sentait tout de même mieux. Au moins, elle se sentait reposée. Elle se releva, cette fois-ci un peu plus facilement que la première, et descendit jeter son coup d'œil habituel au soleil. Presque midi. Il était temps de s'habiller, elle ne pouvait pas rester en pyjama, surtout dans un qui ne lui appartenait pas. Elle remonta jusqu'à sa chambre mais n'y trouva pas ses vêtements. Claariée avait dû les laver puis les ranger. Emia redescendit encore une fois pour fouiller la grande penderie, en faisant volontairement craquer les marches sous ses pas malgré sa petite taille et son faible poids.
Elle y trouva d'impressionnantes piles de draps, plusieurs chemises et pyjamas, quelques rares robes dans lesquelles elle avait du mal à imaginer Claariée, mais pas ses vêtements. En revanche, un gros coffre en bois attira son attention. Il n'était pas fermé.
Poussée par sa curiosité, Emia fouilla. Elle ouvrit le coffre et en sortit un gros dossier rempli de feuilles manuscrites. C'étaient des rapports d'agression concernant une certaine Aréli Meyan, accompagnés de lettres écrites par cette même Aréli Meyan. Emia eut un léger sourire en regardant vers son reste de thé. Elle savait que fouiller était une mauvaise idée et entreprit de tout ranger, mais un mot retint son attention. Un mot qui revenait régulièrement sur chaque feuille et qui semblait être le sujet au centre de tous ces rapports.

Défectueuse.

Défectueuse. Emia eut encore une fois une double réaction. Un mélange de rejet et de fascination. Depuis toujours elle espérait connaître des Défectueux, et si l'idée de Souvains à qui on aurait retiré une partie de leur être était effrayant, Emia touchait peut-être la porte d'entrée de leur monde. Une opportunité qu'il serait dommage de rater.
Elle laissa tomber la recherche de ses vêtements et décida plutôt d'apprendre tout ce qu'elle pouvait sur Aréli. Joli nom.
Emia passa tout l'après-midi à lire et relire plusieurs fois chaque page à la recherche de la moindre information qui pourrait lui échapper.
Elle apprit qu'Aréli était l'unique sœur cadette de Claariée - ce qui expliquait le "M." de la signature du mot que Claariée avait laissé - et qu'elle était entièrement fermée à la Connexion et à la Mémoire.
Emia passa rapidement sur les détails glauques de la description des blessures qu'elle avait subies et se concentra sur les informations relatives à la communauté des Défectueux. On entendait dire qu'ils se réunissaient la nuit pour passer inaperçus - puisqu'indétectables à la Connexion - mais Emia n'était pas dupe, c'était une idée reçue qui cultivait leur ségrégation. Elle se dit que pour certaines choses, être complètement invisible devait même être pratique.
Aucune information relative aux Défectueux ne fut vraiment exploitable, mais au fil de ses lectures elle apprit le nom de deux autres Souvains Défectueux impliqués dans les histoires d'Aréli. Aevler et Daunar Sull. Certainement des frères. Deux noms à retenir pour d'éventuelles recherches ou rencontres inopinées futures.
Le reste des rapports était principalement constitué de termes compliqués pour résumer les agressions. Rien de très utilisable pour en apprendre sur les Défectueux.
Plongée dans ses lectures, elle sentit son lien de Connexion trop tard.


Claariée venait de passer un très mauvais moment. Son ennui ne s'était pas dissipé, au contraire, et avait fini par être remarqué par la mauvaise personne. La Sentinelle avait une très bonne Mémoire et avait pu sentir ses humeurs de la matinée, et, bien sûr, ça lui était retombé dessus et on l'avait assignée aux corvées. Voilà qui allait certainement combler son ennui...
Tout l'après-midi était passé à un ralenti tel que Claariée ne l'aurait pas cru possible. En plus, entre un polissage et une couture, elle s'était rendu compte qu'elle avait oublié une partie des documents dont elle avait besoin pour Aréli, et elle était obligée de repasser par chez elle avant d'aller voir sa sœur. Elle avait bien besoin de ça...
Quand enfin la fin de son service arriva, Claariée se dépêcha de récupérer ses affaires et de partir vers chez elle. Au moins, elle pourrait savoir si Emia était restée ou non. Avec cette information, il serait plus facile pour elle d'organiser la suite.
Elle se mit en route en pressant le pas. Elle avait une bonne demi-heure de marche et elle était déjà assez irritée pour ne pas avoir envie de marcher longtemps. C'était une mauvaise journée, elle devait se calmer.
Se forçant à profiter de l'air frais, la garde ralentit un peu et contempla quelques instants le soleil se couchant derrière sa colline maintenant préférée. Elle regrettait l'époque où elle pouvait encore s'émerveiller de cette simple vue. Emia le pouvait certainement. Claariée n'y arrivait plus, et elle le mettait sur le compte de l'âge. Près de seize ans. Il était temps qu'elle prenne des décisions concernant son avenir. Elle serait bientôt trop vieille pour être garde et elle ne voulait pas monter en grade ou devenir inspectrice. Trois ans, c'est court. Mais pour l'instant, elle devait s'occuper d'Emia. D'Aréli. Les deux. Aréli d'abord.
Claarée remarqua Emia de loin. Elle n'était pas partie. Enfin une bonne nouvelle. Elle pourrait avoir une conversation agréable aujourd'hui. Elle poussa sa porte d'entrée.


La porte d'entrée s'ouvrit, dévoilant Claariée. Trop tard pour tout cacher. Emia savait qu'elle n'aurait pas dû fouiller. Elle ne se chercha pas d'excuse.

- Emia ? Vous n'êtes pas habillée ? Que faites-vous ?

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