mercredi 28 décembre 2016

Une nuit comme tant d'autres — Chapitre 3 : Porte Ouverte

Quand Emia arriva chez elle, il était plus de deux heures du matin. Ce n'est qu'en refermant sa porte qu'elle ressentit la fatigue accumulée pendant la journée. Quand elle y repensait, ça avait beau lui paraître loin, c'était aujourd'hui qu'elle avait vu Claariée. Sans perdre de temps, elle se prépara de nouveau à sa nuit sans rêve et se glissa dans son lit. Une longue journée de travail l'attendait.
Les nuits sans rêve ne sont pas rares chez les Rêveurs. Simplement, c'est un mauvais moment à passer. Comme une nuit avec rêve est un bon moment à passer. C'est pour cette raison que les concernés évitent autant que possible les nuits sans rêve, parfois au prix d'œuvres de mauvaise qualité achetées en boutique, bâclées, ou même empruntées. Emia, refusant toute œuvre qui n'était pas sa création, avait mis au point une technique pour détendre son esprit avant de dormir pour aider à passer ces nuits. C'était expérimental, personnel, mais pas inefficace. Mais surtout, c'était beaucoup trop souvent à son goût.

Elle se réveilla en sursaut. Il faisait jour. Un coup d'œil au soleil. Presque huit heures. Donc presque en retard. Emia s'habilla en vitesse et sortit. Elle avait déjà eu du retard moins de cinquante jours auparavant, et cette fois, elle risquait de le payer.
Chance ou forme physique, Emia arriva avant son supérieur direct. Elle ne risquait plus rien.
C'est d'ailleurs ce qu'elle espérait. Après les aventures de la veille, Emia était épuisée. Elle ne souhaitait qu'une journée de travail habituelle. Organiser des ateliers, en diriger un ou deux, comme d'habitude. Ce qu'elle put faire sans en être empêchée. Enfin, elle put quelques instants oublier Claariée et ses tourments. Ses rituels étaient accomplis, le travail avait repris normalement. Emia se prit même à espérer pouvoir passer plusieurs semaines comme ça. Il lui suffisait d'éviter le trajet de la patrouille pendant ses recherches de sujets pour échapper à Claariée.
Emia fut soulagée de sentir ses repères bien en place: Travail, collègues, ateliers... tout était là. Cependant, quelque chose la dérangeait. Quelque chose qui ne semblait pas à sa place. Tout l'après-midi, elle avait ressenti ce quelque chose en trop. Comme si ce quelque chose s'était produit et comme si elle risquait des retombées.
Les angoisses d'Emia se confirmèrent quand un de ses collègues dont elle avait toujours ignoré le nom et qui s'occupait de l'accueil vint la voir au moment où elle s'apprêtait à rentrer chez elle pour lui annoncer que le directeur la convoquait. Le directeur. Un instant de terreur envahit Emia. Il ne rencontrait jamais ses employés, sauf dans des cas extrêmes. Même pour renvoyer quelqu'un, il déléguait. Même pour convoquer quelqu'un, il déléguait.
Emia réfléchit très vite. Que pouvait-elle avoir fait de si grave ? Rien ne lui vint. Sa Connexion la dérangeait pourtant, quelque chose n'allait pas. Maintenant, elle en était certaine.


- Je vous laisse donc la parole.

Emia se rendit compte de la situation dans laquelle elle se trouvait quand le premier garde commença à parler. Les dix dernières minutes avaient été floues. Elle se souvenait avoir rangé ses affaires, s'être dirigée vers l'arrière salle où on l'attendait et s'être assise sur une chaise. Le directeur était accompagné de trois gardes armés et avait l'air sombre. Peut-être était-ce normal. Il avait parlé longtemps d'une voix dure et grave, mais Emia n'avait pas écouté. Elle était ailleurs. Tout ça lui semblait surréaliste.

- Vous êtes bien Emia C'Oarlen, Rêveuse ?

Emia confirma, puis regarda le garde. Elle ne l'avait jamais vu, malgré ses séances d'espionnage depuis la colline, pourtant sa Connexion était toujours ennuyée, elle sentait comme un lien entre eux.  Le garde était gigantesque, peut-être un mètre trente, et avait un uniforme différent de ceux des gardes qu'elle avait l'habitude d'observer. Il devait être quelqu'un d'important. Les deux autres portaient leurs casques, et Emia fut un peu déçue de ne pas pouvoir les identifier. Le directeur était impressionnant aussi, mais pas comme un militaire. Il avait une présence écrasante. Sans doute avait-il une puissante Connexion aussi. Emia eut un frisson de terreur en imaginant Maern devenir ce genre de personne. Cela risquait d'arriver.
Mais pourquoi le garde demandait-il si elle était Rêveuse ? En plus cela était évident, compte tenu de son travail ici.

- L'Inspection vous a reconnue responsable de l'incendie du temple du Rêve.

Responsable d'un incendie ? Elle réalisa. Les bougies ! Elle n'avait pas éteint les bougies ! Un oubli aussi grossier avait forcément été identifié en un instant par la Mémoire de l'Inspection...
Emia essaya de rester calme. Dans le fond, elle avait de la chance d'avoir brûlé ce temple et pas un autre. Elle aurait reçu une punition à coup sûr si ça avait été le cas. Elle la craignait quand même. Si elle recevait une punition, elle pouvait dire adieu à son don, à son travail et au peu de gens qu'elle connaissait. On l'esquiverait plus qu'une Défectueuse. Un second frisson de terreur la parcourut. C'était mauvais signe.

- Par conséquent, vous êtes condamnée à une restriction de droits, une mise sous tutelle et à du travail d'administration et de gestion pendant quarante jours. Les deux gardes derrière moi vous surveilleront en permanence et vous êtes convoquée du lever au coucher du soleil à la Cave des Archives. Vous pourrez reprendre votre travail ici après votre peine si votre employeur l'accepte.

 Emia se figea. Les restrictions de droits étaient lourdes. Très lourdes. Presque aussi réputées que les punitions. Elle comprit qu'elle devrait vivre comme en prison pendant plus d'un mois. Quarante jours où elle ne pourrait que travailler pour payer sa dette, mais surtout quarante nuits sans rêve. Impossible de créer, impossible de rêver. C'était de la torture, pour un Rêveur.

- Me comprenez-vous ?

Emia regarda le grand garde, les yeux embués de larmes. Elle renifla une fois.

- Oui, je vous comprends.
- Très bien, reprit le garde, votre peine commence demain.

Elle regarda autour d'elle rapidement. Inutile d'essayer de fuir, la Connexion du groupe en face d'elle était presque palpable. Elle n'aurait même pas le temps de sortir de la pièce avant d'être clouée au sol. Ses instincts l'abandonnèrent vite. Elle n'avait pas le choix. Elle devait subir la restriction.


La Cave des Archives était ce qu'on pouvait le plus rapprocher d'une prison sans qu'elle en soit une. C'était une gigantesque pierre sombre enfoncée dans le sol et creusée pour, officiellement, y ranger toutes sortes de documents. En pratique, c'était plus une bibliothèque sans aucun livre à sa place et de gigantesques tas de papiers par terre : des centaines d'années d'histoire et de connaissances Souvaines inexploitables. L'endroit était très sombre, l'absence de fenêtre n'était compensée que par quelques insectes lumineux, l'autorité ayant déclaré que des torches auraient été trop dangereuses. En réalité, il n'y avait pas besoin d'être brillant pour deviner que c'était plus par fainéantise et avarice que par réelle source de danger. Quelques petites pièces étaient taillées dans le but d'y recevoir des personnes condamnées, et on y avait entreposé des piles de documents incomplets relativement mieux triés que la moyenne. De rares optimistes avaient quelques fois essayé d'ordonner l'ensemble, mais avaient vite abandonné l'idée. Depuis, l'endroit servait de bagne.
L'endroit n'avait qu'une entrée, les différentes pièces étaient verrouillables de l'extérieur. La pierre dont était faite la cave était imperméable aux dons et empêchait donc toute communication avec l'extérieur. À la découverte de la roche, la souveraineté avait immédiatement décidé d'en faire une prison officieuse : impossible de s'échapper, et impossible de chercher de l'aide extérieure.


Une routine d'ennui, de frustration et de désespoir s'installa. Comme elle l'avait craint, Emia n'avait aucun droit. Elle se levait à l'aube pour faire du travail administratif de comptabilité, finissait au crépuscule, et rentrait chez elle pour subir une nuit sans rêve. Lever, travail, coucher. À aucun moment elle ne voyait le soleil. Ses surveillants, se relayant, refusaient le moindre mot. Bien pire pour elle que le fait d'être condamnée, Emia était complètement seule.
Les premières minutes passèrent vite. Emia n'avait pas encore vraiment réalisé ce qui lui arrivait, ses dons étaient encore tout frais de la veille et surtout elle était toujours en état de choc.
La première heure fut révélatrice. Elle sentit l'effet de la pierre étouffer sa Mémoire et sa Connexion, et écraser son Rêve. Ses sens étaient à vif et elle ne pouvait rien faire pour y remédier. Elle dut se forcer à respirer lentement pour éviter des crises de panique. Tout son corps lui hurlait de sortir d'ici, mais elle devait continuer son travail, au risque de prolonger sa peine. Elle se maîtrisa. Pas les heures qui suivirent.
À la fin de la première journée, Emia eut l'impression de respirer de nouveau. En sortant, et même dans la nuit froide et silencieuse, elle sentit son énergie l'envahir avant d'être frappée par l'épuisement et par le garde qui la somma de se tenir mieux. Puis elle frissonna deux fois en imaginant les trente-neuf jours qui allaient suivre, et une fois à cause du froid.
Emia rentra sans faire de vague, et se coucha immédiatement, terrorisée par l'idée de se réveiller le lendemain.

Chaque nuit qui passait était plus frustrante, plus douloureuse que la précédente, et elle sentait son don souffrir toujours plus. Chaque jour n'était que lassitude, courbatures et occasionnellement panique. Ce qu'elle faisait n'avait aucun intérêt, et ses doigts lui faisaient mal à force d'écrire. Mais le pire était son don de Rêve qui se battait de toute ses forces pour continuer à vivre. Épuisant. Exigeant. Peu réconfortant.
L'inutilité de son corps aussi fut éprouvant pour Emia. Elle qui adorait marcher, courir, se dépenser de manière générale était limitée à son siège et à ses piles de chiffres, dénués du moindre rapport avec ses œuvres de Rêve, complètement inutilisables même comme inspiration partielle. En plus de l'accumulation de fatigue, de crampes, d'encriers vides, Emia devait faire avec l'engourdissement toujours plus important de son corps superflu.
Elle eut tout de même l'autorisation de pratiquer ses rituels. Ce fut le seul moment de soulagement qu'elle connut.

Aliénants, décourageants, les jours passèrent. Chacun la rapprochant de sa liberté mais surtout chacun plus destructeur que le précédent. Plus le temps passait, plus Emia perdait l'espoir de rêver à nouveau. Toujours plus proche de la démence, toujours plus proche de la perte de son don, Emia passa plusieurs nuits sans sommeil, les autres sans repos. Elle était épuisée, mentalement et physiquement. Elle perdit la notion du temps.
Après quatre inconscientes semaines de peine, Emia laissa tomber sa santé. Elle ne se souciait plus de sa forme physique. Seul son esprit fragilisé lui importait, et elle s'était cachée tout au fond de sa conscience, au plus proche de son don de Rêve, la seule chose à laquelle elle réussissait à se raccrocher. Elle n'espérait plus rêver à nouveau, elle se rappelait seulement cette époque lointaine où la nuit était son amie et où le jour était son terrain de jeu.
Ses doigts blessés ne lui faisaient plus mal. Elle ne ressentait plus rien. Elle ne voyait plus qu'un épais nuage noir sans fin qui lui empoisonnait le cerveau.
Un jour, un garde lui parla. Il lui dit simplement trois phrases.

- Votre peine prend fin dans deux jours. La restriction sera levée au coucher du soleil, après-demain. Votre patron nous a contacté, il vous a remplacée, inutile de retourner à votre ancien travail.

Emia regarda dans la direction du garde, les yeux dans le vague. Elle ne ressentit rien. Ni espoir, ni soulagement, ni déception d'avoir perdu son travail. Les seules choses qu'elle voyait étaient encore d'autres journées comme celle-ci. Elle continua à travailler. Il ne fallait pas qu'elle pense.
Elle ne pensa pas.


- Votre peine est purgée. Vous êtes libre. Vous pouvez retourner à votre vie d'avant.

Comme un enfant à qui on aurait retiré les parents, Emia ne regarda pas celui qui parlait. Elle n'avait plus de vie d'avant. Elle n'avait pas vraiment non plus de vie de maintenant. Elle était perdue. Vide. Il ne lui restait qu'un désir.
Rêver.
Elle se retourna et partit.

Elle marcha. Elle sortit du bâtiment dans lequel elle se trouvait, boitant un peu et se tenant le poignet gauche pour étouffer la douleur. Elle savait ce qu'elle devait faire. Elle marcha, lentement, animée simplement par sa détermination de rêver au moins encore une fois, jusqu'à chez elle, récupéra son matériel de rêve, le jeta en désordre dans un sac et ressortit. Elle marcha, inconsciente de ce qui l'entourait ou du temps qui passait. Elle marcha, voulut frapper à une porte, mais se rendit compte qu'elle était déjà ouverte.
On l'avait sentie arriver.
Elle poussa la porte.

- Entrez, entrez, dit une voix féminine.

La Connexion d'Emia remarqua son interlocutrice au moment où elle entendit ses mots. Elle la suivit.
Pour la première fois, Emia vit Claariée en ayant le sentiment d'en avoir le droit.


Claariée avait senti Emia arriver de loin. Elle avait entendu parler de la condamnation d'Emia et se doutait qu'elle viendrait la voir. Plusieurs fois, elle avait passé du temps derrière la caserne, adossée à la Cave des Archives, à essayer de se faire remarquer par Emia, en vain. Leur lien de Connexion était bien plus fort que ce qu'Emia devait penser, et Claariée était un peu déçue de ne pas avoir été perçue. Emia devait sans doute ne prêter aucune attention à sa Connexion.
Entraînée à ce genre d'exercices, repérer Emia près de chez elle le soir de la fin de sa restriction avait été un jeu d'enfant, et Claariée avait profité de ce temps d'avance pour préparer l'impression qu'elle voulait donner, était allée jusqu'à libérer ses cheveux, une première en public. Elle savait Emia très fragilisée et épuisée, et elle voulait la rassurer. Claariée avait alors décidé de se montrer tranquille, confiante et même un peu maternelle s'il le fallait. Elle avait même fait attention à contrôler sa Connexion pour être sûre de ne pas s'imposer.
Claariée aperçut Emia. Elle était dans un sale état. Décoiffée, le visage déformé par les pleurs, boitant, sa Connexion était presque imperceptible, sa Mémoire inexistante. Claariée craignit pour leur lien.

La Rêveuse chercha les yeux de la garde un instant, avant de les trouver.

- D-Désolée de vous déranger si tard, je sais qu'on ne se connaît pas mais... Je vous en supplie, accepteriez-vous de r-rêver avec moi ?

Claariée attendit une respiration avant de répondre. Emia se trompait. Elles se connaissaient.

- Je ne comprends pas bien ce que cela implique, mais je veux bien. Vous parlez des dessins ?
- Oui c'est... oui c'est ça, c'est un peu simplem-ment résumé, mais c'est de ça que je parle. Il y a aussi la partie où on dort et en général je le fais seule mais là on serait toutes les deux et...
- D'accord, d'accord, la coupa Claariée, craignant que son interlocutrice ne se perde dans ses phrases. Je vous ai donné mon accord, faisons comme vous le désirez. Dites-moi ce que je dois faire.
- C'est... vrai..?
- Ça fait trois fois que je vous le dis. Rêvons, Emia.
- D'accord. Pour l'instant, il vous su-suffit de ne pas bouger pendant... environ quinze minutes.

Emia posa son sac par terre puis s'assit. Elle en sortit une grande feuille, un crayon et une plume. Elle ne sentait rien.

3 commentaires:

  1. ... T'as été cruel avec Emia... ;x; Pauvre petite !
    (mais je crois que chacun de nous est sadique avec ses persos, non ?)

    Sinon très bel écrit, mais on ne sent pas assez la chute progressive d'Emia je trouve, il aurait fallut rajouter un paragraphe entre le début et le milieu de la peine je pense. Après ce n'est que mon avis hein...

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    1. Hey.
      Alors il y a plusieurs trucs: Déjà c'était pas de la cruauté, ça a été très dur à écrire, mais c'était pour la progression du récit et la seconde rencontre.
      Ensuite oui, la restriction est rapide. (et encore je l'ai rallongée) Ca vient principalement du fait que c'est comme ça qu'Emia l'a vécue: Elle a pas vraiment compris ce qui lui arrivait, c'était très flou pour elle. Et ça s'est fini sans vraiment qu'elle comprenne non plus. Elle s'est retrouvée jetée dehors sans plus rien. Elle est passive du début à la fin.

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