jeudi 2 mars 2017

Une nuit comme tant d'autres — Chapitre 4 : Commode

Claariée était ennuyée. Ou dérangée. Ou perplexe. Ou un mélange des trois. Ou même plutôt les trois séparément, mais tous à la fois. Elle avait déjà assez de travail chaque jour pour remplir sa vie, mais à ça venaient de se rajouter deux choses importantes : l'agression de sa sœur Aréli - on l'avait nommée à partir du nom de la fleur - et, depuis hier soir, Emia. À ce sujet, l'expérience de la nuit de rêve avait été extrêmement déstabilisante. D'un côté, elle avait vécu une expérience magnifique, qu'elle n'aurait jamais été capable de vivre seule. De l'autre, elle était terrifiée de devoir se laisser aller à ce point et de laisser le Rêveur aux commandes. À tout ça venaient se rajouter des centaines de questions, mélanges d'incompréhension et d'admiration. Une unique chose était maintenant sûre : plus jamais elle n'appellerait leurs dessins des dessins. Le pouvoir de ces... créations était impressionnant. Effrayant, selon elle. Elle se promit de questionner Emia à ce sujet quand elle en aurait le temps. Mais pour l'instant, Aréli était sa priorité.

Les Souvains ne sont pas un peuple particulièrement violent. Ni particulièrement pacifiste. La violence ou même le meurtre ne sont pas des choses grandement condamnées. Dans ces situations, on préférait reprocher le désordre occasionné. L'ordre était plus important que la vie, notamment depuis le dernier changement de régence. Pour les Souvains, la violence, la maladie ou la mort font partie de l'ordre naturel des choses et dans cette logique, ils ne les craignent pas - ni ne les attendent - et font avec.
Claariée en avait cependant une vision bien personnelle. Cela faisait six fois qu'Aréli se faisait agresser et cette fois il lui faudrait plus de vingt jours pour se remettre sur pieds.
Ce qui enrageait Claariée était la raison : toujours la même. Elle était Défectueuse. Aréli était complètement fermée à la fois à la Connexion et à la Mémoire depuis sa naissance, ce qui lui devait toute la responsabilité de son état. Et c'était injuste.
Claariée s'était juré de retrouver le coupable et de lui montrer sa justice à elle. En faire un exemple.
Malheureusement, Aréli avait assuré reconnaître un inspecteur comme étant son agresseur, et ça compliquait beaucoup l'affaire. L'histoire risquait de remonter jusqu'aux hautes autorités, qui allaient faire tout leur possible pour éviter de trouver le responsable, préférant éviter de condamner un membre de l'inspection, seul rempart entre elles et la véritable justice.
En attendant des résultats concrets, Claariée avait décidé de simplement veiller sur sa sœur le temps de sa convalescence.

Le soleil venait à peine de se lever. L'heure d'y aller. Claariée laissa un message sur la table à l'attention d'Emia, lui disant de faire comme chez elle, et qu'elle pouvait partir si elle préférait. Claariée, elle, aurait préféré qu'Emia reste. Ce n'était pas à elle d'en décider. Claariée partit, soulagée de pouvoir oublier un peu ses histoires de Rêveuses et d'agressions le temps d'un service. Douze heures. Pas mal.


Emia se réveilla avec beaucoup de difficultés. Elle sentit immédiatement la fatigue incrustée au plus profond de sa chair essayer de la maintenir endormie. Elle n'avait que peu de souvenirs de la veille et seulement des restes résiduels du rêve de la nuit. Pourtant, elle savait qu'elle avait rêvé, son don se sentait mieux. Elle eut le temps de sentir la déception remplacer l'épuisement un court instant.
Un coup d'oeil au soleil. Pas de fenêtre. Pas de fenêtre ?! L'information frappa son esprit. Ce n'était pas sa chambre. Elle n'était pas chez elle. Elle était... chez Claariée ? Oui, Claariée ! C'est avec Claariée qu'elle avait rêvé. Emia paniqua. Un instant. Deux. Vingt minutes. Elle se redressa. Des vagues de souvenirs lui revinrent. Elle avait marché. Elle était attendue. Elles avaient rêvé.
Emia sonda les environs avec sa Connexion. Aucune trace du lien avec Claariée, elle était seule.
Elle se leva difficilement, chaque geste accompagné de fortes douleurs. Puis elle remarqua deux choses au même instant. Elle était en pyjama, pas le sien, et le parquet grinçait sous ses pas. C'était plaisant. Elle sourit, puis s'étira. Mauvaise idée. Elle avait d'importantes courbatures dans tout le corps et une seule nuit de sommeil était loin d'être suffisante pour les calmer. La douleur lui tira une grimace.

Sans forcer, Emia décida d'explorer la maison. Elle était grande. Et tout en bois. Emia nota trois chambres à l'étage, dont celle d'où elle venait, et une au rez-de-chaussée en plus d'une grande salle, d'un coin cuisine et d'un entrepôt pour la nourriture. C'était une maison beaucoup trop grande pour une seule personne. Elle se dit que Claariée avait dû vivre avec quelqu'un, voire toute une famille.
En se promenant d'une pièce à l'autre, Emia remarqua plusieurs peintures de plutôt mauvaise qualité et quelques vases assez moches. Il lui sembla évident que Claariée ne savait pas apprécier l'esthétique des objets.
La maison était en revanche parfaitement rangée et organisée. Tout était à sa place, d'une propreté presque inquiétante. Emia trouva assez de literie pour douze personnes et assez de nourriture pour deux cycles solaires. À ce niveau, Claariée s'approchait plus de la paranoïa que de la prudence. Emia profita de l'abondance pour se servir en thé et en pain. Elle aimait beaucoup le thé à l'aréli. Un demi-bol suffisait pour l'apaiser et la réchauffer. Et le pain, c'est consistant.
Emia s'assit avec son repas à table et regarda autour d'elle. La pièce était très lumineuse malgré deux simples fenêtres pas très grandes, leur emplacement et leur orientation permettaient d'accueillir la lumière bien mieux que chez elle, et elle en était un peu jalouse. Le reste de l'étage était très sobre, et peu remarquable. Même la descente de l'escalier n'avait étonnamment pas été trop difficile. Quelque chose dérangeait Emia. Comme si la maison n'était pas faite pour qu'on y vive. C'était étrange...

Emia remarqua enfin une note sur la table. Son nom y était écrit en gros, d'une belle écriture, comme celle apprise pendant l'enseignement aux lettres.

Emia,
Je sais que vous êtes épuisée. Vous pouvez rester ici aussi longtemps que vous le souhaitez. Je ne vous retiens pas non plus, mais j'aimerais vous parler un peu plus tard. Si vous partez, s'il vous plaît laissez-moi votre adresse que je puisse vous contacter.
Je rentrerai tard, après le coucher du soleil, je dois voir de la famille après mon service. Faites comme chez vous le temps de mon absence.
Merci pour la nuit que vous m'avez offerte. Je m'en souviendrai toujours.

Claariée M.

Le message eut un impact bien plus important que prévu par Claariée. Emia y réagit plusieurs fois. D'abord, elle comprit que Claariée souhaitait la revoir. La relation entre elles devenait concrète, et Emia sourit à l'idée de revoir la garde d'autres fois. Ensuite elle dut accepter la présence de tout un monde autour de Claariée : une famille, un emploi, des amis, bref, une vie entière, et pas simplement le fantasme de Rêve que Claariée était encore un peu dans la tête d'Emia. Enfin, et surtout, la Rêveuse réalisa qu'elle n'avait aucune raison de partir. Là où Claariée partait travailler puis voir sa famille, Emia n'avait plus d'emploi, et très peu de liens avec ses parents. Elle était seule, sans rien, physiquement amochée et mentalement abandonnée. La personne dont elle se sentait la plus proche actuellement était une inconnue vraiment rencontrée la veille. Un vertige la saisit. Qu'allait-elle faire maintenant ? Qu'allait-elle devenir ? Elle n'avait aucune qualification de plus que son don de Rêve et ne risquait pas de retrouver du travail si facilement.
Toutes ces pensées sombres poussèrent la fatigue à revenir. Emia but presque tout son thé, croqua dans son pain et décida de retourner se coucher. Ses problèmes étaient importants, mais ils avaient un gros point positif : ils pouvaient attendre une demi-journée s'il le fallait. Ou dix. Dix c'était tentant.
Elle s'endormit aussitôt.


Dans certains cas, la distorsion de la perception du temps peut être très importante. Par exemple quand on s'ennuie, ou quand on pense à autre chose qu'à ce qui se passe devant nos yeux. Claariée subissait les deux. Son travail de garde ne l'avait jamais passionnée, mais il était sûr et rentable et elle s'y était habituée, par contre il se passait beaucoup trop de choses dans sa tête pour qu'elle puisse consacrer la moindre parcelle de son attention à ses tâches. Et donc le temps lui paraissait d'une lenteur exceptionnelle.
Elle passa son service à se poser des questions. Emia avait-elle eu son message ? Comment allait-elle ? Était-elle restée ? Comment fonctionnait le don de Rêve ? Quel lien existait-il entre les... créations manuscrites et le Rêve endormi ? Que pouvait-elle avoir de particulier pour être un sujet de Rêve aussi régulier chez Emia ? Pourquoi pas quelqu'un d'autre ? Comment décrire ce qu'elle avait ressenti ? Était-ce nécessaire ? Qu'avait ressenti Emia ?
Elle fit ensuite le lien avec Aréli. Les Défectueux pouvaient-ils recevoir les rêves ? Avoir le don ? Était-ce le même genre de chose qui était à l'origine de la défection ou de l'ouverture au Rêve ?
Claariée n'y connaissait rien et l'expérience du Rêve avait piqué sa curiosité. Elle espérait une longue conversation avec Emia à ce sujet. C'est avec cette pensée en tête qu'elle attendit avec lassitude la pause de midi.


La Rêveuse ouvrit les yeux. Avait-elle dormi ?
Aïe.
Oui.
Emia se sentait tout de même mieux. Au moins, elle se sentait reposée. Elle se releva, cette fois-ci un peu plus facilement que la première, et descendit jeter son coup d'œil habituel au soleil. Presque midi. Il était temps de s'habiller, elle ne pouvait pas rester en pyjama, surtout dans un qui ne lui appartenait pas. Elle remonta jusqu'à sa chambre mais n'y trouva pas ses vêtements. Claariée avait dû les laver puis les ranger. Emia redescendit encore une fois pour fouiller la grande penderie, en faisant volontairement craquer les marches sous ses pas malgré sa petite taille et son faible poids.
Elle y trouva d'impressionnantes piles de draps, plusieurs chemises et pyjamas, quelques rares robes dans lesquelles elle avait du mal à imaginer Claariée, mais pas ses vêtements. En revanche, un gros coffre en bois attira son attention. Il n'était pas fermé.
Poussée par sa curiosité, Emia fouilla. Elle ouvrit le coffre et en sortit un gros dossier rempli de feuilles manuscrites. C'étaient des rapports d'agression concernant une certaine Aréli Meyan, accompagnés de lettres écrites par cette même Aréli Meyan. Emia eut un léger sourire en regardant vers son reste de thé. Elle savait que fouiller était une mauvaise idée et entreprit de tout ranger, mais un mot retint son attention. Un mot qui revenait régulièrement sur chaque feuille et qui semblait être le sujet au centre de tous ces rapports.

Défectueuse.

Défectueuse. Emia eut encore une fois une double réaction. Un mélange de rejet et de fascination. Depuis toujours elle espérait connaître des Défectueux, et si l'idée de Souvains à qui on aurait retiré une partie de leur être était effrayant, Emia touchait peut-être la porte d'entrée de leur monde. Une opportunité qu'il serait dommage de rater.
Elle laissa tomber la recherche de ses vêtements et décida plutôt d'apprendre tout ce qu'elle pouvait sur Aréli. Joli nom.
Emia passa tout l'après-midi à lire et relire plusieurs fois chaque page à la recherche de la moindre information qui pourrait lui échapper.
Elle apprit qu'Aréli était l'unique sœur cadette de Claariée - ce qui expliquait le "M." de la signature du mot que Claariée avait laissé - et qu'elle était entièrement fermée à la Connexion et à la Mémoire.
Emia passa rapidement sur les détails glauques de la description des blessures qu'elle avait subies et se concentra sur les informations relatives à la communauté des Défectueux. On entendait dire qu'ils se réunissaient la nuit pour passer inaperçus - puisqu'indétectables à la Connexion - mais Emia n'était pas dupe, c'était une idée reçue qui cultivait leur ségrégation. Elle se dit que pour certaines choses, être complètement invisible devait même être pratique.
Aucune information relative aux Défectueux ne fut vraiment exploitable, mais au fil de ses lectures elle apprit le nom de deux autres Souvains Défectueux impliqués dans les histoires d'Aréli. Aevler et Daunar Sull. Certainement des frères. Deux noms à retenir pour d'éventuelles recherches ou rencontres inopinées futures.
Le reste des rapports était principalement constitué de termes compliqués pour résumer les agressions. Rien de très utilisable pour en apprendre sur les Défectueux.
Plongée dans ses lectures, elle sentit son lien de Connexion trop tard.


Claariée venait de passer un très mauvais moment. Son ennui ne s'était pas dissipé, au contraire, et avait fini par être remarqué par la mauvaise personne. La Sentinelle avait une très bonne Mémoire et avait pu sentir ses humeurs de la matinée, et, bien sûr, ça lui était retombé dessus et on l'avait assignée aux corvées. Voilà qui allait certainement combler son ennui...
Tout l'après-midi était passé à un ralenti tel que Claariée ne l'aurait pas cru possible. En plus, entre un polissage et une couture, elle s'était rendu compte qu'elle avait oublié une partie des documents dont elle avait besoin pour Aréli, et elle était obligée de repasser par chez elle avant d'aller voir sa sœur. Elle avait bien besoin de ça...
Quand enfin la fin de son service arriva, Claariée se dépêcha de récupérer ses affaires et de partir vers chez elle. Au moins, elle pourrait savoir si Emia était restée ou non. Avec cette information, il serait plus facile pour elle d'organiser la suite.
Elle se mit en route en pressant le pas. Elle avait une bonne demi-heure de marche et elle était déjà assez irritée pour ne pas avoir envie de marcher longtemps. C'était une mauvaise journée, elle devait se calmer.
Se forçant à profiter de l'air frais, la garde ralentit un peu et contempla quelques instants le soleil se couchant derrière sa colline maintenant préférée. Elle regrettait l'époque où elle pouvait encore s'émerveiller de cette simple vue. Emia le pouvait certainement. Claariée n'y arrivait plus, et elle le mettait sur le compte de l'âge. Près de seize ans. Il était temps qu'elle prenne des décisions concernant son avenir. Elle serait bientôt trop vieille pour être garde et elle ne voulait pas monter en grade ou devenir inspectrice. Trois ans, c'est court. Mais pour l'instant, elle devait s'occuper d'Emia. D'Aréli. Les deux. Aréli d'abord.
Claarée remarqua Emia de loin. Elle n'était pas partie. Enfin une bonne nouvelle. Elle pourrait avoir une conversation agréable aujourd'hui. Elle poussa sa porte d'entrée.


La porte d'entrée s'ouvrit, dévoilant Claariée. Trop tard pour tout cacher. Emia savait qu'elle n'aurait pas dû fouiller. Elle ne se chercha pas d'excuse.

- Emia ? Vous n'êtes pas habillée ? Que faites-vous ?

mercredi 28 décembre 2016

Une nuit comme tant d'autres — Chapitre 3 : Porte Ouverte

Quand Emia arriva chez elle, il était plus de deux heures du matin. Ce n'est qu'en refermant sa porte qu'elle ressentit la fatigue accumulée pendant la journée. Quand elle y repensait, ça avait beau lui paraître loin, c'était aujourd'hui qu'elle avait vu Claariée. Sans perdre de temps, elle se prépara de nouveau à sa nuit sans rêve et se glissa dans son lit. Une longue journée de travail l'attendait.
Les nuits sans rêve ne sont pas rares chez les Rêveurs. Simplement, c'est un mauvais moment à passer. Comme une nuit avec rêve est un bon moment à passer. C'est pour cette raison que les concernés évitent autant que possible les nuits sans rêve, parfois au prix d'œuvres de mauvaise qualité achetées en boutique, bâclées, ou même empruntées. Emia, refusant toute œuvre qui n'était pas sa création, avait mis au point une technique pour détendre son esprit avant de dormir pour aider à passer ces nuits. C'était expérimental, personnel, mais pas inefficace. Mais surtout, c'était beaucoup trop souvent à son goût.

Elle se réveilla en sursaut. Il faisait jour. Un coup d'œil au soleil. Presque huit heures. Donc presque en retard. Emia s'habilla en vitesse et sortit. Elle avait déjà eu du retard moins de cinquante jours auparavant, et cette fois, elle risquait de le payer.
Chance ou forme physique, Emia arriva avant son supérieur direct. Elle ne risquait plus rien.
C'est d'ailleurs ce qu'elle espérait. Après les aventures de la veille, Emia était épuisée. Elle ne souhaitait qu'une journée de travail habituelle. Organiser des ateliers, en diriger un ou deux, comme d'habitude. Ce qu'elle put faire sans en être empêchée. Enfin, elle put quelques instants oublier Claariée et ses tourments. Ses rituels étaient accomplis, le travail avait repris normalement. Emia se prit même à espérer pouvoir passer plusieurs semaines comme ça. Il lui suffisait d'éviter le trajet de la patrouille pendant ses recherches de sujets pour échapper à Claariée.
Emia fut soulagée de retrouver ses repères : Travail, collègues, ateliers... tout était là. Cependant, quelque chose la dérangeait. Quelque chose qui ne semblait pas à sa place. Tout l'après-midi, elle avait ressenti ce quelque chose en trop. Comme si ce quelque chose s'était produit et comme si elle risquait des retombées.
Les angoisses d'Emia se confirmèrent quand un de ses collègues dont elle avait toujours ignoré le nom et qui s'occupait de l'accueil vint la voir au moment où elle s'apprêtait à rentrer chez elle pour lui annoncer que le directeur la convoquait. Le directeur. Un instant de terreur envahit Emia. Il ne rencontrait jamais ses employés, sauf dans des cas extrêmes. Même pour renvoyer quelqu'un, il déléguait. Même pour convoquer quelqu'un, il déléguait.
Emia réfléchit très vite. Que pouvait-elle avoir fait de si grave ? Rien ne lui vint. Sa Connexion la dérangeait pourtant, quelque chose n'allait pas. Maintenant, elle en était certaine.


- Je vous laisse donc la parole.

Emia se rendit compte de la situation dans laquelle elle se trouvait quand le premier garde commença à parler. Les dix dernières minutes avaient été floues. Elle se souvenait avoir rangé ses affaires, s'être dirigée vers l'arrière salle où on l'attendait et s'être assise sur une chaise. Le directeur était accompagné de trois gardes armés et avait l'air sombre. Peut-être était-ce normal. Il avait parlé longtemps d'une voix dure et grave, mais Emia n'avait pas écouté. Elle était ailleurs. Tout ça lui semblait surréaliste.

- Vous êtes bien Emia C'Oarlen, Rêveuse ?

Emia confirma, puis regarda le garde. Elle ne l'avait jamais vu, malgré ses séances d'espionnage depuis la colline. Pourtant sa Connexion était toujours ennuyée, elle sentait comme un lien entre eux.  Le garde était gigantesque, peut-être un mètre trente, et avait un uniforme différent de ceux des gardes qu'elle avait l'habitude d'observer. Il devait être quelqu'un d'important. Les deux autres portaient leurs casques, et Emia fut un peu déçue de ne pas pouvoir les identifier. Le directeur était impressionnant aussi, mais pas comme un militaire. Il avait une présence écrasante. Sans doute avait-il une puissante Connexion aussi. Emia eut un frisson de terreur en imaginant Maern devenir ce genre de personne. Cela risquait d'arriver.
Mais pourquoi le garde demandait-il si elle était Rêveuse ? En plus cela était évident, compte tenu de son travail ici.

- L'Inspection vous a reconnue responsable de l'incendie du temple du Rêve.

Responsable d'un incendie ? Elle réalisa. Les bougies ! Elle n'avait pas éteint les bougies ! Un oubli aussi grossier avait forcément été identifié en un instant par la Mémoire de l'Inspection...
Emia essaya de rester calme. Dans le fond, elle avait de la chance d'avoir brûlé ce temple et pas un autre. Elle aurait reçu une punition à coup sûr si ça avait été le cas. Elle la craignait quand même. Si elle recevait une punition, elle pouvait dire adieu à son don, à son travail et au peu de gens qu'elle connaissait. On l'esquiverait plus qu'une Défectueuse. Un second frisson de terreur la parcourut. C'était mauvais signe.

- Par conséquent, vous êtes condamnée à une restriction de droits, une mise sous tutelle et à du travail d'administration et de gestion pendant quarante jours. Les deux gardes derrière moi vous surveilleront en permanence et vous êtes convoquée du lever au coucher du soleil à la Cave des Archives. Vous pourrez reprendre votre travail ici après votre peine si votre employeur l'accepte.

 Emia se figea. Les restrictions de droits étaient lourdes. Très lourdes. Presque aussi réputées que les punitions. Elle comprit qu'elle devrait vivre comme en prison pendant plus d'un mois. Quarante jours où elle ne pourrait que travailler pour payer sa dette, mais surtout quarante nuits sans rêve. Impossible de créer, impossible de rêver. C'était de la torture, pour un Rêveur.

- Me comprenez-vous ?

Emia regarda le grand garde, les yeux embués de larmes. Elle renifla une fois.

- Oui, je vous comprends.
- Très bien, reprit le garde, votre peine commence demain.

Elle regarda autour d'elle rapidement. Inutile d'essayer de fuir, la Connexion du groupe en face d'elle était presque palpable. Elle n'aurait même pas le temps de sortir de la pièce avant d'être clouée au sol. Ses instincts l'abandonnèrent vite. Elle n'avait pas le choix. Elle devait subir la restriction.


La Cave des Archives était ce qui se rapprochait le plus d'une prison sans en être une. C'était une gigantesque pierre sombre enfoncée dans le sol et creusée pour, officiellement, y ranger toutes sortes de documents. En pratique, c'était plus une bibliothèque sans aucun livre à sa place et de gigantesques tas de papiers par terre : des centaines d'années d'histoire et de connaissances Souvaines inexploitables. L'endroit était très sombre, l'absence de fenêtre n'était compensée que par quelques insectes lumineux, l'autorité ayant déclaré que des torches auraient été trop dangereuses. En réalité, il n'y avait pas besoin d'être brillant pour deviner que c'était plus par fainéantise et avarice que par réelle source de danger. Quelques petites pièces étaient taillées dans le but d'y recevoir des personnes condamnées, et on y avait entreposé des piles de documents incomplets relativement mieux triés que la moyenne. De rares optimistes avaient quelques fois essayé d'ordonner l'ensemble, mais avaient vite abandonné l'idée. Depuis, l'endroit servait de bagne.
L'endroit n'avait qu'une entrée, les différentes pièces étaient verrouillables de l'extérieur. La pierre dont était faite la cave était imperméable aux dons et empêchait donc toute communication avec l'extérieur. À la découverte de la roche, la souveraineté avait immédiatement décidé d'en faire une prison officieuse : impossible de s'échapper, et impossible de chercher de l'aide extérieure.


Une routine d'ennui, de frustration et de désespoir s'installa. Comme elle l'avait craint, Emia n'avait aucun droit. Elle se levait à l'aube pour faire du travail administratif de comptabilité, finissait au crépuscule, et rentrait chez elle pour subir une nuit sans rêve. Lever, travail, coucher. À aucun moment elle ne voyait le soleil. Ses surveillants, se relayant, refusaient le moindre mot. Bien pire pour elle que le fait d'être condamnée, Emia était complètement seule.
Les premières minutes passèrent vite. Emia n'avait pas encore vraiment réalisé ce qui lui arrivait, ses dons étaient encore tout frais de la veille et surtout elle était toujours en état de choc.
La première heure fut révélatrice. Elle sentit l'effet de la pierre étouffer sa Mémoire et sa Connexion, et écraser son Rêve. Ses sens étaient à vif et elle ne pouvait rien faire pour y remédier. Elle dut se forcer à respirer lentement pour éviter des crises de panique. Tout son corps lui hurlait de sortir d'ici, mais elle devait continuer son travail, au risque de prolonger sa peine. Elle se maîtrisa. Pas les heures qui suivirent.
À la fin de la première journée, Emia eut l'impression de respirer de nouveau. En sortant, et même dans la nuit froide et silencieuse, elle sentit son énergie l'envahir avant d'être frappée par l'épuisement et par le garde qui la somma de se tenir mieux. Puis elle frissonna deux fois en imaginant les trente-neuf jours qui allaient suivre, et une fois à cause du froid.
Emia rentra sans faire de vague, et se coucha immédiatement, terrorisée par l'idée de se réveiller le lendemain.

Chaque nuit qui passait était plus frustrante, plus douloureuse que la précédente, et elle sentait son don souffrir toujours plus. Chaque jour n'était que lassitude, courbatures et occasionnellement panique. Ce qu'elle faisait n'avait aucun intérêt, et ses doigts lui faisaient mal à force d'écrire. Mais le pire était son don de Rêve qui se battait de toute ses forces pour continuer à vivre. Épuisant. Exigeant. Peu réconfortant.
L'inutilité de son corps aussi fut éprouvant pour Emia. Elle qui adorait marcher, courir, se dépenser de manière générale était limitée à son siège et à ses piles de chiffres, dénués du moindre rapport avec ses œuvres de Rêve, complètement inutilisables même comme inspiration partielle. En plus de l'accumulation de fatigue, de crampes, d'encriers vides, Emia devait faire avec l'engourdissement toujours plus important de son corps superflu.
Elle eut tout de même l'autorisation de pratiquer ses rituels. Ce fut le seul moment de soulagement qu'elle connut.

Aliénants, décourageants, les jours passèrent. Chacun la rapprochant de sa liberté mais surtout chacun plus destructeur que le précédent. Plus le temps passait, plus Emia perdait l'espoir de rêver à nouveau. Toujours plus proche de la démence, toujours plus proche de la perte de son don, Emia passa plusieurs nuits sans sommeil, les autres sans repos. Elle était épuisée, mentalement et physiquement. Elle perdit la notion du temps.
Après quatre inconscientes semaines de peine, Emia laissa tomber sa santé. Elle ne se souciait plus de sa forme physique. Seul son esprit fragilisé lui importait, et elle s'était cachée tout au fond de sa conscience, au plus proche de son don de Rêve, la seule chose à laquelle elle réussissait à se raccrocher. Elle n'espérait plus rêver à nouveau, elle se rappelait seulement cette époque lointaine où la nuit était son amie et où le jour était son terrain de jeu.
Ses doigts blessés ne lui faisaient plus mal. Elle ne ressentait plus rien. Elle ne voyait plus qu'un épais nuage noir sans fin qui lui empoisonnait le cerveau.
Un jour, un garde lui parla. Il lui dit simplement trois phrases.

- Votre peine prend fin dans deux jours. La restriction sera levée au coucher du soleil, après-demain. Votre patron nous a contacté, il vous a remplacée, inutile de retourner à votre ancien travail.

Emia regarda dans la direction du garde, les yeux dans le vague. Elle ne ressentit rien. Ni espoir, ni soulagement, ni déception d'avoir perdu son travail. Les seules choses qu'elle voyait étaient encore d'autres journées comme celle-ci. Elle continua à travailler. Il ne fallait pas qu'elle pense.
Elle ne pensa pas.


- Votre peine est purgée. Vous êtes libre. Vous pouvez retourner à votre vie d'avant.

Comme un enfant à qui on aurait retiré les parents, Emia ne regarda pas celui qui parlait. Elle n'avait plus de vie d'avant. Elle n'avait pas vraiment non plus de vie de maintenant. Elle était perdue. Vide. Il ne lui restait qu'un désir.
Rêver.
Elle se retourna et partit.

Elle marcha. Elle sortit du bâtiment dans lequel elle se trouvait, boitant un peu et se tenant le poignet gauche pour étouffer la douleur. Elle savait ce qu'elle devait faire. Elle marcha, lentement, animée simplement par sa détermination de rêver au moins encore une fois, jusqu'à chez elle, récupéra son matériel de rêve, le jeta en désordre dans un sac et ressortit. Elle marcha, inconsciente de ce qui l'entourait ou du temps qui passait. Elle marcha, voulut frapper à une porte, mais se rendit compte qu'elle était déjà ouverte.
On l'avait sentie arriver.
Elle poussa la porte.

- Entrez, entrez, dit une voix féminine.

La Connexion d'Emia remarqua son interlocutrice au moment où elle entendit ses mots. Elle la suivit.
Pour la première fois, Emia vit Claariée en ayant le sentiment d'en avoir le droit.


Claariée avait senti Emia arriver de loin. Elle avait entendu parler de la condamnation d'Emia et se doutait qu'elle viendrait la voir. Plusieurs fois, elle avait passé du temps derrière la caserne, adossée à la Cave des Archives, à essayer de se faire remarquer par Emia, en vain. Leur lien de Connexion était bien plus fort que ce qu'Emia devait penser, et Claariée était un peu déçue de ne pas avoir été perçue. Emia devait sans doute ne prêter aucune attention à sa Connexion.
Entraînée à ce genre d'exercices, repérer Emia près de chez elle le soir de la fin de sa restriction avait été un jeu d'enfant, et Claariée avait profité de ce temps d'avance pour préparer l'impression qu'elle voulait donner, était allée jusqu'à libérer ses cheveux, une première en public. Elle savait Emia très fragilisée et épuisée, et elle voulait la rassurer. Claariée avait alors décidé de se montrer tranquille, confiante et même un peu maternelle s'il le fallait. Elle avait même fait attention à contrôler sa Connexion pour être sûre de ne pas s'imposer.
Claariée aperçut Emia. Elle était dans un sale état. Décoiffée, le visage déformé par les pleurs, boitant, sa Connexion était presque imperceptible, sa Mémoire inexistante. Claariée craignit pour leur lien.

La Rêveuse chercha les yeux de la garde un instant, avant de les trouver.

- D-Désolée de vous déranger si tard, je sais qu'on ne se connaît pas mais... Je vous en supplie, accepteriez-vous de r-rêver avec moi ?

Claariée attendit une respiration avant de répondre. Emia se trompait. Elles se connaissaient.

- Je ne comprends pas bien ce que cela implique, mais je veux bien. Vous parlez des dessins ?
- Oui c'est... oui c'est ça, c'est un peu simplem-ment résumé, mais c'est de ça que je parle. Il y a aussi la partie où on dort et en général je le fais seule mais là on serait toutes les deux et...
- D'accord, d'accord, la coupa Claariée, craignant que son interlocutrice ne se perde dans ses phrases. Je vous ai donné mon accord, faisons comme vous le désirez. Dites-moi ce que je dois faire.
- C'est... vrai..?
- Ça fait trois fois que je vous le dis. Rêvons, Emia.
- D'accord. Pour l'instant, il vous su-suffit de ne pas bouger pendant... environ quinze minutes.

Emia posa son sac par terre puis s'assit. Elle en sortit une grande feuille, un crayon et une plume. Elle ne sentait rien.